Ce blog est dédié à la présentation de mes livres, de mes sources d'inspiration, de mes idées, à l'exposé de mes interrogations sur la nature du monde et sur l'avenir de l'humanité et, bien sûr, aux échanges avec mes lecteurs... J'écris de la science-fiction, en m'efforçant d'imaginer des récits auxquels on peut adhérer, sans tomber dans le "délire" et avec un fort contenu "humaniste".
Quelques très courtes nouvelles pour commencer (en vers ou en prose) déjà publiées sur des thèmes imposés...
Remarque : les textes qui suivent demeurent la propriété de leur auteur et ne doivent en aucun cas être copiés et reproduits sur quelque support que ce soit sans son accord explicite...
Premier thème : l'hiver
Il avait des cheveux blonds, mon guide…
« La place Rouge était blanche,
La neige faisait un tapis,
Et je suivais, par ce froid dimanche,
Nathalie »
Non… Ça, c’était le jour où on l’avait mis dans le convoi qui devait l’emmener au Goulag. Un dimanche, effectivement, vers la fin décembre. Et puis, ce n’était pas Nathalie, c’était… Quelle importance ? Une garce du NKVD. Chapka bien enfoncée sur la tête, chaudement emmitouflée dans son uniforme fourré. Pendant que lui, insuffisamment vêtu et mal nourri, dans la poudreuse jusqu’aux chevilles, suivait en claquant des dents. Mais il n’avait pas fini de grelotter…
Le vieux bonhomme s’approcha de la vitre en claudiquant légèrement. Il n’avait jamais pu recouvrer une démarche normale après l’amputation de ses orteils gelés. Mais enfin, il était encore là pour l’évoquer. Ils étaient si nombreux à n’avoir pas eu autant de chance…
Il essuya de sa main ridée la buée qui lui masquait la vue sur le parc et le sapin artistiquement illuminé, juste sous les fenêtres de la maison de retraite. Puis il ferma la radio d’un geste sec avant de retourner s’asseoir. Il resta là, le regard dans le vague, le dos frileusement appuyé contre le poêle en faïence.
Pourquoi diable cette chanson, plutôt mièvre au demeurant, devait-elle lui faire à chaque fois pareil effet ? Pas grand-chose à voir avec sa propre malheureuse expérience… C’était pourtant comme si elle avait le pouvoir maléfique de faire ressurgir tout ce qu’il aurait souhaité oublier.
Le travail éreintant au milieu des bouleaux craquants de givre. L’insupportable morsure du froid. La faim tenace. Le sadisme des gardiens, au mieux leur indifférence. Et Nathalie.
Non… Son guide à lui, celle à qui il devait d’être encore en vie, c’était Tatiana. Une « zek », comme lui. Blonde. Oui, il s’en souvenait parfaitement. Mais pas de tresses. Non. Les cheveux courts sur la nuque. Et affreusement pâle, les joues creusées par la fatigue et les privations. Pourtant capable de partager avec lui le peu qu’elle avait pu voler dans les cuisines du camp.
Mais… Ne percevait-il pas toujours cette rengaine ? Assourdie quoique encore trop bien audible !. Un résident qui écoutait la même station, dans la chambre voisine… Des paroles maintes fois entendues, s’insinuant à travers les murs, insistantes, moqueuses. Comme le rire sardonique du destin…
« La place Rouge était vide,
J'ai pris son bras, elle a souri.
Il avait des cheveux blonds, mon guide,
Nathalie, Nathalie... »
Oui, à la fin, il s’était retrouvé seul avec elle. Non, pas sur la place Rouge, mais dans le local à demi enterré faisant office de morgue. Là où l’on entassait, chaque jour de ce terrible hiver, les cadavres raidis par le gel.
Il était resté longtemps près d’elle, la main posée sur son bras. Et, oui, il se souvint qu’elle souriait. Du moins l’aurait-il juré. Un sourire éternellement figé par la mort.
Le vieil homme ferma les yeux. Combien d’hivers encore ? La chanson se terminait…
« Que ma vie me semble vide !
Mais un jour, au paradis,
Je sais que tu seras mon guide,
Nathalie, Nathalie… »
Second thème : la fin du monde
Le jour où ça craquera, je veux être dans tes bras *
« Quand, à force de n'y pas croire,
Notre monde explosera,
Quand se fera la nuit noire
Je veux être dans tes bras.
Au diable ces lois trop grandes
Qui de nous, disposeront,
Moi, simplement, je demande
Que ça ne soit pas trop long. »
Leur sommeil avait été agité, peuplé de rêves étranges que l’aube sale peinait à dissiper. Saisis d’une irrépressible angoisse métaphysique devant la vertigineuse solitude d’un monde vidé de son humanité, ils osaient à peine se regarder.
« Tout bien pesé, je crois que j’aurais préféré y passer tout de suite… » murmura-t-elle en se massant douloureusement l’estomac.
Il opina sans un mot, un bras passé autour des épaules de sa compagne dont le délabrement physique aurait nécessité les soins les plus urgents. Il se demanda combien de temps elle aurait pu espérer survivre. Et lui-même qui, rongé tout comme elle par l’incessant bombardement des particules de haute énergie, s’efforçait sans succès de faire semblant d’être à peu près en forme.
Survivre… Il faillit éclater de rire devant l’absurdité d’une telle idée. Ne vivaient-ils pas les derniers jours du monde ? Et, suivant en ceci leur propre choix, leur tout dernier jour ? Il vérifia la présence, dans sa poche, du précieux tube de pilules. Tout ça n’avait plus aucun sens…
Il se remémora des pans entiers de leur insouciante jeunesse. Le temps du bonheur, les jours heureux. Et la fin des jours heureux.
Après la chute du rideau de fer, on avait pourtant bien cru y avoir échappé. Et la dissémination sournoise des armes de destruction massive n’avait pas fait ressurgir l’inquiétude que l’on aurait dû légitimement éprouver. Jusqu’à ce que, de façon inattendue, le spectre de la guerre atomique refît son apparition.
Israël, las des tergiversations du gouvernement des Etats-Unis, avait pris l’initiative d’une première frappe sur l’Iran. De façon indépendante mais bizarrement concomitante, l’Inde avait attaqué le Pakistan, dévastant Islamabad et pulvérisant les silos de missiles nucléaires.
Les pays arabes avaient réagi en décrétant un embargo total sur le pétrole destiné aux pays occidentaux, provoquant une attaque de grande envergure de l’armée américaine au Moyen-Orient. Russes et chinois avaient lancé un ultimatum resté sans effet. La situation internationale s’était très vite dégradée.
Puis tout s’était déchaîné…
Une ultime folie destructrice s’était emparée des hommes. L’humanité ne venait-elle pas, au fond, d’accomplir son inéluctable destin ? Levant les yeux vers le ciel qui s’assombrissait, il la serra plus fort contre lui. Elle pleurait doucement, à petits hoquets réguliers.
Il essuya de l’index les larmes qui coulaient sur ses joues creuses. Son pauvre visage déformé par la souffrance. Il se pencha pour chantonner contre son oreille un refrain des années soixante. Un succès populaire qu’elle avait bien aimé.
Elle renifla, puis le regarda en souriant faiblement.
« Ce sera bientôt terminé… » chuchota-t-il tendrement. « Réjouissons-nous de tout ce que nous avons eu la chance de connaître. Toutes ces années de bonheur qu’aucun Docteur Folamour ne pourra jamais nous voler ! »
Il vida la moitié du tube dans la paume de sa main et lui tendit le reste. D’un geste machinal, elle en fit autant. Puis, comme s’il s’agissait de quelque chose de tout à fait banal, ils avalèrent le tout presque en même temps.
Sans qu’ils s’en rendissent compte, la résignation avait peu à peu succédé au désespoir. Ils allaient en finir ensemble.
« Aujourd'hui, tu dois me croire,
C'est pour toi que je vivais,
En attendant la nuit noire
Ne me quitte plus jamais.
Je ne veux plus penser même
Qu'il y avait un ciel bleu,
Je souhaite à tous ceux qui s'aiment
De mourir comme nous deux. »
* Chanson d'Annes Sylvestre
Troisième thème : le cauchemar
Le roi des cons.
« Dupont, Durand, Dubois, Duval, Dupuis, Duchêne,
À nos fusils la fleur poussait,
Toujours prêts à nous fair' descendre à la prochaine,
Dans mon rêve où le roi des cons était Français. » *
J’étais à nouveau militaire. Peut-être s’agissait-il d’une mobilisation ? Ou peut-être n’avais-je même jamais quitté l’armée ? Etions-nous seulement en guerre ? Je ne savais plus, tout était brouillé, confus, incohérent, terriblement angoissant. J’étais à la fois jeune et vieux, célibataire et marié, tout se mélangeait, ma vie civile bien tranquille paraissait à la fois proche et lointaine… Mais je portais bien derechef cet uniforme que j’exécrais.
Et à propos d’uniforme, je cherchais en vain le moyen de faire disparaître, sur le blanc de ma vareuse, une vilaine tache sombre qui me vaudrait à coup sûr d’être consigné à bord par mon capitaine de compagnie lors de l’imminente inspection des permissionnaires. Ah oui, c’est vrai, où avais-je la tête ? J’avais demandé à descendre à terre pour rejoindre mon épouse le temps d’un week-end…
Mon paquetage… Il me fallait y récupérer ce bout de craie qui permettait de dissimuler, pour peu que l’on n’y regarde pas de trop près, une salissure trahissant un uniforme trop longtemps porté. Où avais-je donc abandonné mon sac de marin aussitôt après avoir mis les pieds sur ce maudit rafiot ?
J’interpelais un collègue que j’apercevais au bout de la coursive, en bleu de travail, pour lui demander s’il ne disposait pas par hasard de ce qui me faisait si cruellement défaut. Et fut stupéfait de m’entendre répondre, sur un ton goguenard, que toutes les permissions étaient supprimées en raison d’une opération de débarquement à laquelle j’étais d’ailleurs supposé prendre part.
C’était donc bien la guerre. La guerre… Bon Dieu ! Mais comment se faisait-il alors… D’une voix que je voulais ferme, je posais quelques questions innocentes pour tenter d’en apprendre un peu plus sur une situation internationale que je n’étais pas censé ignorer. Avec un haussement d’épaules, le collègue se contenta de faire allusion au conflit qui venait d’éclater entre l’OTAN et la Russie, suite à une aggravation de la situation en Ukraine.
Voilà, nous y étions… Un nouveau conflit en Europe dans lequel nous nous étions bel et bien laissés entraîner, pris au piège entre la politique hégémoniste des Américains et la tendance expansionniste des Russes. J’allais connaître la guerre, la vraie, y participer, même…Celle dont j’avais tant entendu parler étant enfant, sur laquelle j’avais tant lu par la suite. Avec son cortège d’horreurs, ses villes écrasées sous les bombes, ses réfugiés…
Affolé, je tentais d’interroger encore le collègue qui me tournait déjà le dos. De lui demander s’il savait pourquoi nous n’avions pas réussi à rester en dehors de tout ça. Un vacarme soudain me cloua sur place… Une torpille ? Un obus ? J’ouvris brutalement les yeux et, les battements de mon cœur allant decrescendo, reconnaissait peu à peu le bruit caractéristique et rassurant d’un camion-benne procédant au ramassage des poubelles…
« Quand je sautai du lit, que j'entendis la somme
De balivernes qui florissaient,
J'eus comme l'impression d' êtr' pas sorti d' mon somme,
De mon rêve où le roi des cons était Français. » *
* « Le cauchemar », Georges Brassens.
Quatrième thème : la vengeance
Les coquelicots
Comme un p’tit coqu’licot…
« Attends la fin, tu comprendras :
Un autr' l'aimait qu'elle n'aimait pas !
Et le lend'main, quand je l’ai r’vue,
Elle dormait, à moitié nue,
Dans la lumière de l'été
Au beau milieu du champ de blé... » *
Elle s’appelait Marguerite. La belle, la superbe Marguerite qui peuplait nos fantasmes d’adolescents. Lui, Maurice, un grand gaillard aux larges épaules et à la démarche conquérante, un « para » qui rentrait d’Algérie. À l’époque de mes treize ou quatorze ans, on ne disait pas « revenir de la guerre ». On « rentrait d’Algérie » comme, peu avant, on était « rentré d’Indochine ». Enfin, pour ceux qui en étaient revenus…
Avec son béret rouge et sa fourragère, tout auréolé du prestige dont jouissaient ces militaires auprès de la population, pour nous, il était un héro. Pas moins. Un modèle de virilité auquel nous rêvions de pouvoir un jour nous identifier.
Un an plus tôt, lors de sa seule et unique permission, nous les avions aperçus, Marguerite et lui. Étroitement enlacés, je les vois encore lentement s’éloigner sur le chemin de terre qui se perdait au milieu des blés dont la blondeur s’égayait de bleuets et de coquelicots.
Un an, ça peut paraître long ou ça peut paraître court. Tout dépend de la période de sa vie où l’on se trouve. Marguerite, elle, commençait à penser à son avenir et n’avait pas attendu son beau militaire. Elle était tombée, à ce que l’on disait, éperdument amoureuse d’un avocat parisien venu passer ses vacances dans ce coin de campagne. Ils s’étaient très vite fiancés et elle s’apprêtait à aller le rejoindre à Paris lorsque Maurice avait fait sa réapparition.
Lui aussi avait changé. D’une façon indéfinissable. Un regard plus dur, si je me souviens bien. Un peu inquiétant, même. Un demi-sourire narquois figé en permanence au coin des lèvres. Comme pour bien afficher le peu que nous représentions pour lui. Comme un avertissement muet destiné à faire comprendre que rien ni personne n’était plus en mesure de s’opposer à sa volonté.
Et surtout pas Marguerite qu’il considérait comme sa propriété. Ne lui avais-je pas entendu grincer « qu’elle ne l’emporterait pas au paradis » ?
Je ne sais plus combien de temps exactement après son retour le drame se produisit. C’était vers la fin d’une chaude journée d’été. Je rentrais à la maison, à vélo, la serviette de bain pliée sur le porte-bagages, accompagné de quelques copains avec qui j’avais passé l’après-midi à me baigner dans l’étang voisin. Un attroupement inattendu nous incita à nous arrêter et à abandonner nos bicyclettes sur le bord de la route. Des badauds, des gendarmes, des pompiers. Et une civière posée près du fossé.
Je n’oublierai jamais la pâleur de son visage, ses lèvres décolorées, son cou violacé. Ni son regard éteint, aux prunelles étrangement immobiles. Ses yeux grands ouverts sur une vision qu’elle seule avait contemplée et qu’elle avait emportée dans la mort.
Nous eûmes juste le temps d’entendre quelqu’un dire que le « salaud », encore en uniforme, s’était livré à la police. On nous fit prestement déguerpir en nous précisant sévèrement qu’il ne s’agissait pas là d’un spectacle pour des enfants. Pour les enfants que nous étions encore…
Oui, ce devait être l’année de mes quatorze ans. L’année où je perdis mon innocence.
« Mais sur le corsage blanc,
Juste à la place du cœur,
Y’avait trois gouttes de sang
Qui faisaient comme une fleur :
Comme un p'tit coqu'licot, mon âme !
Un tout p'tit coqu'licot... » *
* « Comme un p’tit coqu’licot », paroles de Raymond Asso, chanté par Mouloudji.
Poésies
Non encore publiées, redécouvertes dans un tiroir :
Révélations
Froissant le velours sombre de nos nuits étoilées
Vos vaisseaux franchissaient des gouffres insondables
Et vos regards hautains contemplaient les nuées
Des astres décadents et des peuples minables,
Quand, jaillissant d’un pli de l’espace et du temps
Dans notre ciel piqué de fleurs d’éternité,
Soudain resplendissants, vos vaisseaux arrogants
Battirent le rappel des nations apeurées.
Echoués sur nos grèves, naufragés comme Ulysse
Dont une onde brutale, un vent mystérieux,
Avaient poussé la nef dans de froides abysses,
Démiurges ombrageux, géants talentueux,
Vous veniez nous conter le spectacle dantesque
D’astres étincelants dans leurs limbes fumeuses
Qui, de leurs langues d’or, en folles arabesques,
Inondent de lumière de sombres nébuleuses…
De nos cités cachées dans le moutonnement
De ces noires forêts qui, jusqu’à l’infini,
Ondulaient doucement vers le vaste océan,
Nos yeux d’enfants perdus fouillaient l’or de la nuit,
Le panthéon brillant du mirage des soirs…
Soudain remplis d’effroi, l’âme désemparée,
Nous écoutions narrer les sinistres histoires
De vos marins aigris par le vide étoilé.
Vous aviez contemplé ce que nul homme vit,
Par delà Capella, au large d’Orion,
Où un rouge creuset, dans un coin de nos nuits,
Concocte la folie des civilisations,
Les stellaires beautés qui cachent la laideur
Des astres moribonds, des soleils rabougris
Qui s’enfoncent sans fin dans des gouffres d’horreur
Où errent à jamais les mondes engloutis.
Insondable amertume du mortel abandon
D’un cosmos déserté par nos divinités,
Goût du calice amer de la révélation,
Cadeau empoisonné de la libre pensée…
Les mondes sont les jeux d’un démiurge immature,
Du fils dégénéré d’un dieu cruel et fourbe
Qui, pour créer les jours, souffre que l’on torture
Les misérables larves qu’il tira de la tourbe.
Souvenirs
Vous en souvenez-vous, marquise aux tresses d’or
Lorsque enfant je jurai de vous aimer toujours ?
Près de cette fontaine, entendez-vous encore
La chanson de l’eau vive et mes serments d’amour ?
Deux anges grassouillets fixent obstinément
Leurs visages bouffis dans le miroir sans tain
Et, inclinant leur front sur le gouffre du temps,
Sondent les ans passés de leur regard éteint.
Fontaine aux souvenirs, ta vasque d’or tremblant
Si souvent apaisa mes tempes enfiévrées !
Penché sur le ciel bleu je contemplais souvent
De tes blonds chérubins le reflet tourmenté…
Exquise marquise, marquise volage,
Tous ces courtisans, tous ces jeunes pages
Au rire effronté, au regard avide,
Ne laisseront pas ton lit longtemps vide…
L’archer a arrêté sa main près du carquois
Et, tout d’un coup pensif, a fait grâce au poisson
Pour changer de projet et désigner du doigt
La flèche que ne lancera plus Cupidon…
Anges qui traversez les siècles et nos vies
Eprouvez-vous parfois l’angoisse du trépas ?
Et du perron de pierre où tout s’est assoupi
Percevez-vous nos voix et l’écho de nos pas ?
Le fifre qui joue sonne mon malheur,
M’arrache à tes bras, au bruit de ton cœur,
Je bois à ta lèvre encore une fois
Car voici qu’arrive un sergent du roi…
Dans le bassin d’eau sale où se baignent parfois
En se désaltérant d’insouciants oiseaux,
J’aperçois un visage enlaidi par l’effroi
Pâle comme un linceul dans l’ombre du tombeau.
Anges dont lentement se ternit la dorure
Ressentez-vous la peur de la décrépitude ?
Redoutez-vous l’oubli, l’impotence et l’ordure
Et la lente agonie sur fond de solitude ?
Le chant de l’oiseau, le vent dans les blés,
Les chevaux broutant dans le vert des prés,
Cette jolie fleur sera bien fanée
Quand je reviendrai pour te la donner…
Vous en souvenez-vous, il y a bien longtemps,
Lorsque, collant l’oreille à nos beaux coquillages,
Nous écoutions tous deux avec ravissement
Un murmure lointain venu du fond des âges ?
Vous en souvenez-vous du bal des éphémères,
De nos lents menuets où je serrais vos bras,
Ignorant de l’horloge et du réveil amer
Quand la vie nous reprend ce qu’un jour elle donna ?
Elixir béni, puissante liqueur,
Comble de bienfaits le puits de mon cœur !
Je bois à ma coupe une ultime fois
Avant de mourir en rêvant de toi…
Où sont les vains soucis de nos beaux équipages
Et le riche attirail de vos beaux soupirants ?
Le somptueux voilier de nos jours fit naufrage,
Ballotté puis noyé par la vague du temps…
Revoyez-vous parfois votre prince charmant,
Marquise aux yeux d’azur, et nos tendres baisers ?
Ah ! Vos soupirs ravis, ma belle au bois dormant…
Belle marquise, où sont nos charmes envolés ?
Réminiscences
Pour avoir trop lu ou avoir trop bu,
Avoir rêvé, je ne sais plus,
De fugitives impressions
Portent une ombre sur mon front.
J’y étais, rue Fontaine au Roi,
Sur la dernière barricade,
Subissant, des murs et des toits,
Une terrible fusillade.
En ce sanglant matin de mai
J’ai vu cette fille arriver,
Plus calme que ne fût jamais
Un merle dans un cerisier.
En balançant son grand panier
Elle apportait en souriant,
Aux soldats de la liberté
L’insouciance de ses vingt ans.
C’était avant, c’était hier,
Le temps me file entre les doigts,
J’ai aimé cette ambulancière
Ce jour là, rue Fontaine au Roi…
Pour avoir trop bu ou avoir trop lu,
Avoir rêvé, je ne sais plus,
Ma mémoire chante en sourdine
Un air connu qui me taquine.
J’aurais dû être fusillé
Avec onze autres matelots
Sur cet énorme cuirassé
Roulant doucement sur les flots.
Le soleil de juin égayait
De feux follets les baïonnettes
Et la mer noire s’endeuillait
Et la mer grondait dans nos têtes…
Les gueules noires des canons
Scrutaient l’horizon qui dansait
Et, là-bas, énorme lampion,
Le ciel d’Odessa s’embrasait…
Grand bateau tout chargé d’espoir,
Voguant sur nos désillusions,
Arrête ta course et ce soir
Rêvons à la révolution…
Pour avoir trop lu ou avoir trop bu,
Avoir rêvé, je ne sais plus,
Un fantôme assez familier
Vient me parler du temps passé.
En longues files pitoyables
De charrettes bringuebalantes,
Pendant des jours interminables
Se poursuivait la marche lente,
Et dans leurs bandages puants
Tristes momies transies de froid,
Ils mouraient en claquant des dents
Pour l’empereur ou pour le roi.
Trébuchant sur le sol gelé
Suivaient des fantassins fourbus,
Tout de haillons emmitouflés,
La tête baissée des vaincus.
J’étais parmi ces éclopés,
Figurant d’une triste fête,
Les pans de mon habit brodé
Claquant au vent de la défaite.
Pour avoir trop bu ou avoir trop lu,
Avoir rêvé, je ne sais plus,
L’angoisse qui m’étreint soudain
Ravive un souvenir lointain.
La brume avance à pas feutrés,
Noyant les vallons monotones,
Poitier, Poitier, triste cité,
Ta vigne rouge avant l’automne…
Prince, voyez mon sang couler,
Ruisselet teintant la rivière,
Voyez ma jeune vie faner
Comme meurent les primevères…
Ô nuit, abrège ma douleur !
Je sens ton suaire glacé
Qui me couvre car tout à l’heure
Je vais mourir sous Cassiopée.
Je pardonne à l’ange qui rit,
Aux artisans de mon destin,
Bien qu’elle m’ait donné la vie,
Je pardonne à ma mère, enfin.
Pour avoir trop bu ou avoir trop lu,
Ou suis-je fou, je ne sais plus,
J’ai parfois le pressentiment
Que tout reviendra comme avant.
Quand je lève les yeux, la nuit,
Vers la sarabande des mondes,
Dans le fouillis des galaxies
Dont la clarté pâle m’inonde,
Je sais qu’un jour, dans une vie,
Pire ou meilleure, ai-je le choix ?
Adossé au gouffre inouï
Qui borde la Laiteuse Voie,
Je sais qu’il faudra tout pareil
Combattre sous de nouveaux cieux
Habités par d’autres soleils
Rythmant d’autres jours malheureux.
Jeté au cœur d’autres tourmentes,
Dans l’horreur de nouveaux conflits,
Mon âme triste se lamente
En sondant la nuit infinie…